IGIHUHA

Monday, April 10, 2006

IBIHWIHWISWA: «Les services secrets français ont-ils financé plusieurs livres sur le génocide rwandais» ?



«Les services secrets français ont financé plusieurs livres sur le génocide rwandais» (Servilien Manzi Sebasoni)



RWANDA. Alors que les Rwandais ont commémoré le génocide qui a fait plus d'un million de morts il y a douze ans, le ministre des Affaires étrangères, Charles Murigande, donne sa vision de la situation du pays.

Ram Etwareea et Stéphane Bussard
Lundi 10 avril 2006
C'était il y a douze ans, le 6 avril 1994, qu'a commencé le génocide rwandais, qui a fait plus d'un million de morts. La semaine dernière se sont tenues plusieurs commémorations de ces tragiques événements. Récemment, le ministre rwandais des Affaires étrangères, Charles Murigande, a rencontré son homologue suisse Micheline Calmy-Rey qui l'avait invité à Berne. Considéré comme le numéro deux du gouvernement de Kigali, Charles Murigande livre au Temps ses réflexions sur le Rwanda d'aujourd'hui.

Le Temps: Plusieurs ouvrages ont été récemment publiés sur le Rwanda. Notamment ceux de Pierre Péan («Noires fureurs, blancs menteurs») et celui d'Abdul Ruzibiza («Rwanda, l'histoire secrète»). Ils mettent en cause votre gouvernement dans l'attentat contre l'avion de l'ex-président Habyarimana et dans le génocide qui en a découlé.

Charles Murigande: Tout n'a pas été éclairci à propos du génocide pour une raison simple: il a été perpétré par des Rwandais contre des Rwandais avec l'implication de grandes puissances. Mais, en dépit des livres, le génocide a clairement été exécuté à l'encontre des Tutsis. Il n'y a pas de questionnement possible. Alors les livres peuvent dire ce qu'ils veulent. Une chose est sûre: ceux qui ont été publiés à Paris ont été financés par les Services de renseignements français. Cela ne fait aucun doute. Et le livre de Pierre Péan ne fait pas exception.

- Votre gouvernement n'a-t-il pas lui-même financé certains livres et n'a-t-il pas encouragé les plaintes déposées par des citoyens rwandais auprès du Tribunal aux armées de Paris contre l'armée française dans le cadre de l'opération «Turquoise»?

- Nous n'avons jamais commandé un quelconque ouvrage et nous ne jouons aucun rôle dans les procès de Paris. Nous n'avons à aucun moment discuté des plaintes en question. Nous suivons l'affaire de loin.

- Votre président Paul Kagamé a promis une réconciliation nationale. Où en est le processus?

- Plusieurs politiques ou écrivains jugeaient impossible toute reconstruction du pays. Certains parlaient même de la nécessité de diviser le Rwanda en un Hutuland et un Tutsiland. Mais s'ils pensaient ainsi, c'est parce que la gouvernance était mauvaise. Aujourd'hui, je peux vous le dire, la population coexiste pacifiquement. Les enfants hutus et tutsis vont dans les mêmes écoles, dorment dans les mêmes dortoirs et partagent les mêmes bus. Quand on essaie de les séparer, ils répondent qu'ils sont Rwandais avant de mentionner leur appartenance ethnique.

- Quelle est la composition actuelle du cabinet ministériel?

- Sur les 18 ministres qui forment le cabinet, il y a 5 Tutsis et 13 Hutus.
- Kigali ne cesse d'invectiver le Tribunal pénal international sur le Rwanda. Il est pourtant censé favoriser la réconciliation...
- J'étais à New York quand le Conseil de sécurité des Nations unies a décidé de créer le Tribunal pénal international. Ce tribunal a été créé pour se donner bonne conscience, pour calmer les opinions nationales, en bref pour en faire le minimum. C'est le résultat de l'inertie de la communauté internationale qui n'a rien fait pour prévenir le génocide alors que les signes avant-coureurs étaient clairs. Aujourd'hui, le tribunal devrait punir ses auteurs. Malheureusement, il n'a pour l'heure jugé que 26 personnes et dépensé 1,6 milliard de dollars.

- Que reprochez-vous concrètement au TPI pour le Rwanda?

- Il aurait pu faire beaucoup mieux s'il avait une vraie autonomie d'action. Il n'en a jamais eu. Le procureur de ce tribunal et la Chambre d'appel sont les mêmes que ceux qui travaillent pour le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie. Et puis le TPI pour le Rwanda a été marqué par de sérieux problèmes de gestion. Il a par exemple engagé un Rwandais qui était impliqué dans le génocide. Imaginez la qualité du travail fourni. Cela ne facilite pas le travail de la justice, ça le détruit.

- Est-ce en raison de la faillite du TPI que vous avez instauré, à partir de 1997, près de 10000 tribunaux populaires au Rwanda, les «gacaca», pour juger ceux qui ont participé au génocide?

- Le TPI ne juge qu'une centaine de personnes alors que les auteurs sont plus de 800000. Par ailleurs, nous ne pouvions juger les génocidaires par nos seuls tribunaux. Il nous aurait fallu plus de cent ans pour juger des gens qui sont en prison. Les tribunaux populaires gacaca sont la solution que nous avons choisie. Elle permet à la société rwandaise de se pencher sur la tragédie, de se regarder en face et de se donner de nouvelles valeurs.

- Combien y a-t-il de présumés génocidaires détenus dans les prisons rwandaises?

- Entre 65000 et 70000.

- Deux mots sur la région des Grands Lacs. Comment va-t-elle?

- Si l'on se réfère à ce qu'elle était il y a cinq ans, elle va toujours mieux. Mais si on pouvait déplacer le Rwanda et l'installer à l'écart de la compétition que se livrent la France et les Etats-Unis, ce ne serait pas pour me déplaire...

- Et l'économie rwandaise?

- Le Rwanda demeure un pays très pauvre: 60% des gens y vivent en dessous du seuil de pauvreté. Mais la situation s'améliore. On était encore à 75% voici quatre ans. Le pays connaît une croissance de 6 à 7% par année et l'inflation est limitée à 3-4% quand les pluies sont bonnes. En cas de sécheresse, les prix prennent vite l'ascenseur dans un pays où le PIB provient à 40% de l'agriculture.

Le «Tribunal des vaincus», ou les lacunes de la justice internationale
Le journaliste Thierry Cruvellier juge nécessaire de se départir de «l'illusion pénale». Stéphane Bussard Dans la pléthore de livres qui sortent sur le Rwanda, l'ouvrage de Thierry Cruvellier* jette un regard pointu sur la justice internationale et le Rwanda. Rédacteur en chef de la revue spécialisée International Justice Tribune, il a suivi pendant cinq ans les travaux du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR). «Au départ, le TPIR aurait dû dépasser le principe de justice des vainqueurs tel qu'il a été appliqué à Nuremberg. Il aurait dû s'orienter vers une justice universelle. Mais il ne s'est en réalité jamais remis de ses défauts de naissance», relève le journaliste.

Moins bien que Nuremberg

En bref, les défauts de naissance relèvent de la nature du TPIR. Le seul «vainqueur» par rapport au tribunal, c'est le Front patriotique rwandais. (FPR). C'est lui qui a mis fin au génocide. Mais il n'a pas eu le tribunal qu'il souhaitait, à savoir une instance qui applique la peine de mort et qui serait localisée au Rwanda. Le TPIR siège en Tanzanie. En outre, explique Thierry Cruvellier, son mandat s'est limité au génocide. Il aurait pourtant aussi dû prendre en compte les crimes commis par le Front patriotique rwandais avant et se pencher sur l'attentat sur l'avion du président rwandais qui a tout déclenché. Conséquence: la justice censée être donnée par le TPIR «est moins courageuse et moins impartiale que celle des vainqueurs de Nuremberg».

Thierry Cruvellier dénonce par ailleurs le fonctionnement du TPIR. En comparaison, le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie appliquait une durée de détention préventive de 2 ans et demi. Les accusés sont remis en liberté en attente du procès. Au TPIR en revanche, les accusés croupissent en prison depuis dix ans. «Ce sont des violations majeures, mais même les institutions de défense des droits de l'homme restent extrêmement silencieuses à ce sujet», souligne le journaliste.

L'enlisement des «gacaca»

Quant aux «gacaca», ces tribunaux populaires, Thierry Cruvellier manifeste de sérieuses réserves. Pour lui, il est clair que les tribunaux n'auraient pas pu assumer la charge de juger tous les génocidaires présumés. Mais il s'interroge. D'autant qu'à ses yeux, le processus des «gacaca» s'est profondément enlisé. Si le démarrage officiel du processus remonte à 2002, ce n'est qu'en mars 2005 que les procès des «gacaca» ont véritablement commencé. Au début 2006, quelque 4000 personnes avaient été jugées par ces tribunaux populaires. De plus, l'objectif politique de ces tribunaux populaires consistait à solder le passé et à promouvoir la réconciliation nationale. Thierry Cruvellier a ses doutes. Car de 120000, le nombre de suspects est passé à 800000, voire un million. Cela pose un sérieux problème politique. Par cette surenchère, le gouvernement rwandais risque de procéder à une criminalisation de masse de la population hutue. «Du coup, ce ne serait plus un Rwandais sur 60 qui devrait être jugé, mais un sur huit. Cela risque de devenir un outil de contrôle et de répression en main du gouvernement.»

Renationaliser la justice internationale

Plus généralement, l'expérience des tribunaux pénaux ad hoc pour le Rwanda et l'ex-Yougoslavie provoque chez l'auteur une réflexion sur la justice internationale. A ses yeux, la justice déconnectée des sociétés qu'elle est censée juger n'est pas efficace. Les deux TPI n'ont à aucun moment renforcé la capacité nationale de ne pas répéter l'impunité. Sur le papier, la Cour pénale internationale va au-devant du même risque. Aussi Thierry Cruvellier réfute-t-il l'argument: «Moins j'en sais sur telle ou telle société, mieux je juge.» Il plaide pour une renationalisation de la justice internationale. «Il faut essayer de ne plus traiter les choses sous le seul angle pénal. Il serait judicieux de combiner cette approche avec des commissions de vérité et des systèmes de réparation. Il faut se départir de l'illusion pénale.»

*Le Tribunal des vaincus, Thierry Cruvellier, Calmann-Lévy, 2006.

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